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mardi 5 avril 2016

Le patchwork des courbettes et de la chienlit

La situation actuelle de la presse et de la gestion de la pub arrange beaucoup de monde.

Par Ahmed Cheniki

On n’arrête pas ces dernières années de pérorer sans fin sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication et de nous noyer de discours sur les efforts entrepris, paraît-il, pour généraliser Internet et une trompeuse 3G ou 4G dont trop peu connaissent la fonction, un peu comme Don Quichotte de Cervantès ou Nedjma de Kateb Yacine, souvent cités, mais véritablement trop peu lus. 

Mon téléphone est tombé en panne, en dérangement, ce qui arrive régulièrement dans notre pays. Ce n’est nullement une affaire singulière. J’ai été obligé de revenir aux méthodes traditionnelles de transmission. Ainsi, les discours ronflants ne peuvent, en aucun cas, se substituer à la dure réalité d’un terrain marqué par les circonvolutions des uns et les vicissitudes d’un quotidien broyé par d’incommensurables difficultés d’être. Ce qui pousse de très nombreux jeunes à vouloir tenter l’aventure ailleurs, au risque de leur vie, apparemment comptant pour des prunes, quêtant paradoxalement une possible, mais idyllique, donc trompeuse, manière de retrouver la vie. Se pose pour eux un sérieux problème de déficit de citoyenneté. Privés de voix dans leur propre pays, au milieu d’un tintamarre de bruits inaudibles sur les nécessaires devoirs des uns, mais pas de quelques autres, se permettant en quelque temps d’amasser des fortunes extraordinaires et de narguer de haut cette populace qui vit comme une agression le pouvoir de ces gens d’user tout simplement du téléphone pour se permettre toutes les lubies alors qu’on exige des uns, trop nombreux, des devoirs et parfois des droits de parler, mais souvent pas de posséder. On parle pour eux.
Ce n’est pas sans raison que les pouvoirs publics effacent les dettes de journaux peu rentables, parfois inconnus, leur donnant encore la possibilité de participer à ce tintamarre ambiant qui n’arrête pas de donner l’illusion que les uns et les autres s’expriment alors que, pour reprendre notre ami Pierre Bourdieu, la parole est vide si elle n’est pas efficace. Parler, est-ce vraiment dire ? Ce n’est pas aussi pour rien que les "patrons" des journaux n’arrêtent pas d’appeler à la privatisation de l’ANEP qui égaierait quelques petits canards sans lecteurs et qui, en bons nouveaux "capitalistes", voudraient encore profiter de la distribution de la rente en parlant de censure…financière, alors qu’il serait sain que tous les titres paient les frais d’impression et que la régie publicitaire publique octroie la pub en fonction des demandes des annonceurs, pas des jeux de pression politique.
Contrairement à ce qu’on écrit dans la presse, beaucoup de monde se sucre et nos journaux publics et privés qu’ils qualifient, par une simple escroquerie mentale, d’"indépendants" savent très bien que cette situation les arrange, d’autant qu’ils exploitent très souvent leurs journalistes trop peu payés par rapport à leurs collègues du secteur gouvernemental, non étatique, comme ils voudraient nous le faire croire. Mais attention, je le concède, de rares titres privés arrivent, malgré tout, à apporter une info plus ou moins correcte, même si elle est inondée de commentaires, ce qui n’est pas le cas de la presse gouvernementale, la "voix de son maître" que je ne lis plus tellement elle est inaudible, mais paradoxalement noyée de pages de pub.
On nous ment sur toute la ligne, qu’ils essaient de critiquer le vrai pouvoir, celui de l’argent et nous dirons, oui, chiche !, ils sont indépendants (même si la notion d’indépendance est trop relative), mais ils ne pourront jamais frapper la main de ceux qui les nourrissent, comme Aigle Azur, les opérateurs de la téléphonie mobile, Benamor, Haddad, Cevital…Rabrab a, il y a quelque temps, licencié nombre de travailleurs, il est exclu d’en parler dans nos journaux, même les "grands", surtout les "grands" comme El Watan, Liberté, El Khabar, Echourouk, Ennahar ou autres. Il y a même des journaux qui nous fourguent des communiqués des opérateurs téléphoniques ou d’autres entreprises comme de l’info, ce qui devrait-être passible des tribunaux. C’est là le vrai pouvoir. L’autre, le politique se transformant en mythe, même les gens du pouvoir l’attaquent, surtout ceux qui ont été éjectés. Tout le monde peut critiquer le "pouvoir", c’est devenu un lieu commun. Ne pas le faire devient du "politiquement correct". Qu’est-ce que le pouvoir ? Le pouvoir ou les pouvoirs ? Questions en suspens. Les catégorisations et les généralisations ont la peau dure. J’ai travaillé trop longtemps dans les secteurs public et privé de la presse pour connaitre le fonctionnement. C’est ce qui m’a poussé à quitter ce métier.
Aussi, devrait-on faire la différence entre parler et dire. Nos journaux parlent, ne cessent de parler, mais qui les écoute. Au temps du parti unique, au moins quand quelques rares journalistes avaient le courage de parler, ils étaient quelque peu écoutés après avoir été matraqués. Le droit sert parfois d’espace de dénégation du vécu.
Tout est fait de telle sorte qu’on a l’impression de vivre d’interminables mises en scène où la foule est exclue et où la logique de gouvernement obéit toujours aux nécessités anciennes de la clandestinité et de l’opacité. Ainsi, les nominations à des postes de responsabilité ne correspondent à aucune marque de compétence, mais sont souvent suscitées par les jeux étroits des relations familiales et d’allégeance. Le CV qui devrait être le lieu central de toute nomination ne fait toujours pas recette. Ce n’est pas en faisant appel à une sorte d’exhibition du drapeau qu’on peut régler le problème du patriotisme, mais en changeant de mentalités et de mode de gouvernement, plus démocratique, où les uns comme les autres se sentiraient des citoyens à part entière et non comme des locataires à vie d’un pays qui appartiendrait aux autres.
A propos de nominations, on a innové ces dernières années dans certains secteurs, en n’avertissant nullement la personne dégommée, mais en remettant en mains propres au nouvel élu au poste de responsabilité sa décision de nomination qu’il exhiberait, par la suite, au responsable en place, devant quitter les lieux illico presto. Les désignations se font de plus en plus, après de sérieuses courses aux relations. On joue ainsi à celui qui a le bras le plus long, à tel point que la fabrique des bras en caoutchouc est montée en flèche. Situations cocasses dignes d’une nouvelle de Gogol. Dans certains festivals où pleut beaucoup d’argent, l’opacité est totale, comme si le Pacha-commissaire du festival qui fait ce qu’il veut, pouvait tout faire sans tenir compte du fait qu’il utilise l’argent public. Ainsi, commencent les courbettes des directeurs des autres structures et de certaines personnes, trop nombreuses, pour profiter de cette rente tombée de la poche du contribuable. Le théâtre, on l’a tué, le cinéma est déjà bel et bien enterré, le ministère de la culture s’auto-congratule. Les festivals profitent aux ventres mous comme le dernier en date, "Constantine de la capitale de la culture arabe" qui, semble-t-il, a lieu. Notre propos ne vise nullement la disparition des festivals, mais la mise en œuvre d’une bonne gestion de ces manifestations dont les objectifs devraient être clairement définis pour servir la culture, l’économie et le tourisme de notre pays.
Mon téléphone se remet à haleter au son du tintamarre du premier ministre qui ne cesse de raconter des blagues et des journaux qui, en dindons victimaires, n’arrêtent pas de demander au "pouvoir" de lui servir un plat de "sources", alors que ce sont eux qui devraient chercher pour trouver la bonne info. Drôle de journalistes qui s’offusquent quand on poursuit un confrère en justice. Au contraire, nous devrions être contents qu’on le fasse, mais qu’on ne nous traine pas en prison sans nous juger ou quand on nous juge avec des injonctions. Il faudrait se battre pour une justice juste, pas contre le fait que les uns et/ou les autres fassent des mises au point. C’est vrai que la prison devrait être disqualifiée pour laisser place à de fortes amendes pour les diffamateurs.
Journaliste depuis 1976, je sais combien de dégâts, la presse gouvernementale et privée a commis, pour dire qu’il faudrait que la justice s’en mêle, comme en Europe et aux Etats-Unis. Mais il faut que les juges maîtrisent leurs sujets. Mon ami Abdou B, quand il était à la tête de la télé, a été diffamé par des journaux. A quoi servirait une mise au point ou un droit de réponse quand le mal est fait. Abdou était un vrai, un grand journaliste, mais des plumitifs, sachant qu’il fallait crier pour ne pas être condamné, loin d’égaler son talent, avaient cherché à l’attaquer sur des choses qui n’existaient pas. D’autres ont subi les mêmes affres. D’autres journalistes sont attaqués en justice pour propos diffamatoires, alors qu’aucune trace de diffamation n’existe. C’est mon cas. Heureusement, les magistrats qui ont jugé mon affaire m’avaient acquitté, ne décelant aucune atteinte à l’éthique. On glosera encore et encore sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Mon téléphone est toujours en panne.

AC IN lematindz.net