APS - ALGÉRIE

mercredi 13 avril 2016

Frontières idéologiques du monde arabe Ce que révèle la guerre en Syrie

Par Ali Akika, cinéaste
L’Histoire et l’avenir d’une région se donnent rendez-vous aujourd’hui sur la terre ô combien fertile de Syrie. Terre fertile en bouleversements de toute nature depuis la nuit des temps. Elle a brillé des feux de tant de civilisations, a vu passer des armées qui se croyaient chez elles pour toujours, alors qu’elles n’étaient que des locataires indésirables. Elle a vu la cohorte de diplomates dépeçant toute une région en 1916 par le biais des fameux accords Sykes-Picot.
La France et l’Angleterre, auteurs de ces accords, ne faisaient nullement cas des peuples dominés alors par l’empire ottoman déclinant. Aux Sykes-Picot ont succédé des dinosaures rescapés de l’ère glaciaire, mais vivant aujourd’hui dans des terres arides sentant bon l’odeur acre du pétrole. Ces nouveaux riches ont juré de couvrir la fertile terre du Cham avec leurs ténèbres pour la faire ressembler à un paysage lunaire. Ils vont échouer, ils échouent déjà, comme ont échoué les descendants de Sykes-Picot.

Les deux pays colonisateurs avaient «oublié» que les peuples arabes avaient un passé et qu’au contact de l’empire ottoman, mais aussi avec cette Europe révolutionnaire (Bonaparte en Egypte), ils s’étaient familiarisés avec de nouvelles idées. De ces contacts naquit la nahda, une sorte de souffle politique et culturel qui diagnostiqua les causes de la décadence du monde arabe tout en forgeant des armes pour mener la vie rude aux héritiers de Sykes-Picot. En dépit de cette dense et riche histoire, on continue à nous sortir sur la Syrie les mêmes balivernes. On met en exergue des faits et des infos qui arrangent les «nouveaux idéologues» de l’ère de la mondialisation pour leur donner le statut de «Vérité» indépassable. On fait ensuite allégrement l’impasse sur les causes profondes qui mijotent dans les entrailles des sociétés de la région. Ces causes politiques et philosophiques dérangeant nos idéologues, ils les enterrent pour ne pas fâcher «nos amis» des monarchies du Golfe. Avant de déterrer ces causes, un petit survol «historique» est nécessaire. Après avoir fait la pluie et le beau temps dans la région depuis la Première Guerre mondiale, ces deux puissances vont être cantonnées à des rôles secondaires après la Seconde Guerre mondiale par l’entrée en lice des Etats-Unis mais aussi et surtout par la lutte des peuples de la région. Mais avant leur mise à l’écart progressive dans le Moyen et Proche-Orient, l’Angleterre notamment a eu le temps de faire cadeau d’un pays qui ne lui appartenait pas en promettant un foyer juif (à Lord Balfour en 1917) en Palestine. Elle avait manœuvré auparavant pour «dégager» l’empire ottoman de la région et transformé en vassaux des monarchies qui n’ont pas levé le petit doigt quand la perfide Albion déposséda les Palestiniens.
Pour se prémunir contre des surprises de soulèvement des peuples, l’Angleterre concocta alors le pacte de Baghdad (1955), transformant ainsi les roitelets de la région en gardiens de son ordre colonial. En dépit du pacte de Baghdad et de bases militaires, des petits et grands féodaux en sentinelles indigènes de la région, l’Angleterre n’avait pas «saisi» l’ivresse politique et culturelle déclenchée par la nahda. Celle-ci opéra à la fois la «déconstruction du vieux monde» sur laquelle comptait l’Angleterre, mais aussi fourbissait les armes pour prendre d’assaut les forteresses de l’occupation. Ce réveil du monde arabe va accoucher, dans tous les pays arabes, des mouvements de libération nationale avec leurs particularités propres. Ce réveil va se traduire par l’irruption de volcans en Egypte, en Algérie en passant par l’Irak, la Syrie, la Tunisie et le Maroc.
Pendant les guerres de libération mais aussi au lendemain des indépendances, les deux puissances coloniales, la France et l’Angleterre, se sont alliées pour empêcher les pays arabes de se libérer ou de consolider leur indépendance avec la bénédiction des monarchies féodales de la région. En 1956, les Franco-Britanniques attaquent l’Egypte pour asphyxier l’Algérie combattante et reconquérir le canal de Suez revenu à l’Egypte. En 1962-1965, l’Egypte envoie son armée défendre la jeune République yéménite contre déjà son encombrant et arrogant voisin, l’Arabie.
Aujourd’hui les pays auteurs de Sykes-Picot, ne pesant pas lourd dans la balance des rapports de force, assistent impuissants à de grandes manœuvres opérées par d’autres puissances au Moyen-Orient. Ils n’ont plus les capacités de nager dans le bourbier syrien ni faire entendre les clameurs de leurs stériles agitations. Ils se heurtent aux nouvelles réalités géopolitiques de la région et du monde. Pas moyen donc de se faire écouter par l’Oncle Sam et son protégé, Israël. Ils se sont attirés les foudres d’une Russie qui a des comptes à régler avec ces deux pays devenus des supplétifs de l’OTAN - Etats-Unis. Ce dernier les a entraînés dans son sillage pour parfaire l’encerclement de la Russie en utilisant l’Ukraine.
Nous avons vu, alors que l’Egypte nationalisait son canal de Suez, l’Irak se débarrassait de son roi brisant ainsi le pacte de Baghdad en 1958, l’Algérie en lutte et les Palestiniens seuls devant la prédation de leur pays, les monarchies vassales se la coulaient douce sous la protection de leurs suzerains.
Y a-t-il du nouveau, 60 ans plus tard, du côté de ces monarchies moyenâgeuses ? En 1991 et en 2003, l’Irak fut écrasé et détruit par les Etats-Unis avec la bénédiction des pays du Golfe. Aujourd’hui, les peuples arabes assistent, médusés, à des amitiés «contre-nature» (avec Israël par exemple) et à des inimitiés féroces entre pays se disant musulmans. On entonne la chanson des divergences «théologiques» pour mieux masquer les contradictions politiques profondes qui sont la source de ces conflits. On «amuse» la galerie avec une idéologie indigeste teintée de religion pour mieux faire avaler des couleuvres. Les «spécialistes» qui squattent les médias en Occident ne cessent de seriner leur antienne sur la guerre chiites-sunnites. Mais ne soufflent pas mot sur des pays comme le Liban, la Tunisie, l’Algérie qui prennent des positions dans la Ligue arabe la mal nommée contre l’isolement et l’expulsion de la Syrie alors que leurs populations sont, ou bien, majoritairement sunnites. Ces trois Etats et la majorité des peuples arabes, quelles que soient leurs croyances, n’acceptent tout simplement pas que la Syrie soit détruite pour faire plaisir à Israël, aux Etats-Unis et à tous les féodaux du Golfe qui méprisent et répriment la partie chiite de leur peuple.
La guerre en Syrie a fait ainsi éclater les hypocrisies et éventé le secret des relations entre les pays arabes et le jeu de l’Occident qui se positionne toujours du même côté, du côté du pétrole pour ses gloutonnes industries. Les «printemps» arabes ont mis en évidence ces hypocrisies et ces secrets. On a vu à l’œuvre au cours de ces «printemps» les courants politiques qui traversent les pays arabes, à savoir les mouvements nationalistes et/ou démocratiques et les diverses sectes des Frères musulmans. Remarquons au passage que les premières manifestations populaires ne sont pas le fait des islamistes. Que ce soit en Algérie en 1988, en Tunisie, Syrie ou en Egypte en 2011, ce sont des mouvements de la société civile et de gens pas forcément encartés dans un parti qui sont descendus dans la rue. Tapis dans l’ombre, les islamistes, avec l’aide de leurs amis et maîtres, l’Arabie-Qatar, ont voulu tirer les marrons du feu à leur profit. Ils ont réussi dans un premier temps à prendre le pouvoir en Tunisie et en Egypte mais en Syrie, ils ont trouvé sur leur chemin un pouvoir plus solide que celui de Moubarak et Ben Ali. Khadafi a succombé victime de sa folklorique Jamhourya de tribus. L’Occident le savait, il pouvait intervenir alors qu’il ne l’a pas fait en Egypte et en Tunisie. Dans ces derniers pays, il y avait des Etats, certes avec un dictateur à leur tête, mais aussi et surtout des peuples et non des tribus déchirées par des fantasmes «identitaires» ou religieux.
Ce voyage à travers le temps, certes rapide, permet de se faire une idée des contours de la frontière idéologique à l’intérieur des pays dits arabes. Cette frontière a été «effacée», ses manifestations discrètes pendant la colonisation. Ladite frontière ne pouvait que subir les coups de boutoir avec le temps qui s’écoule. Avec les indépendances, une nouvelle dynamique se mit en branle. Les multiples émeutes et manifestations des peuples durant des décades ont débouché sur les fameux «printemps» arabes. Ces luttes ont mis en évidence l’incurie des pouvoirs en place et leurs liaisons «dangereuses» avec l’Occident. Le bilan des pouvoirs où se retrouvent en bonne place la misère et l’absence de démocratie ont ouvert des boulevards à la mouvance islamiste. Cette mouvance abusa de la religiosité des peuples pour atteindre ses propres objectifs politiques. Le temps et la résistance des sociétés ont démasqué l’idéologie islamiste à travers sa pratique politique. On l’a vu en Algérie, en Tunisie, en Egypte. En Syrie, en plus de leurs actes criminels, les différents groupes islamistes ne cachent pas leurs honteuses alliances avec les Etats-Unis qui les arment et Israël qui les soigne dans ses hôpitaux(*).
La violence et les guerres qui déchirent le monde arabe viennent de loin. Elles sont les fruits de bouleversements que ce monde connaît depuis les indépendances. Ces bouleversements se sont transformés en irruptions volcaniques par la conjugaison de forces internes aux sociétés et l’émergence de nouvelles puissances étatiques qui s’opposent aux jeux des pays étrangers à la région, pays présents pour garantir la sécurité de leurs amis propriétaires des fabuleux trésors pétroliers.
Dans ce Moyen-Orient en ébullition se font face les forces conservatrices (l’Arabie et le Qatar) et des puissances régionales qui ne supportent plus la domination étrangère (hier l’Irak de Saddam, aujourd’hui l’Iran et la Syrie). L’ingérence obscène en Syrie de l’Arabie-Qatar qui arrange bien l’Occident n’a aucune légitimité ni morale ni politique. Jadis ces deux pays étaient les amis de Saddam dont ils ont financé la guerre contre l’Iran.
La Syrie également ne leur posait aucun problème quand le Baâth au pouvoir étouffait les moindres libertés et emprisonnait les démocrates. Evidemment, de nos jours, ces deux monarchies n’osent pas soulever la répression et les atteintes aux droits et libertés démocratiques en Syrie, et pour cause. S’il y a des pays qui reçoivent chaque année la palme d’or par des organisations humanitaires, c’est bien l’Arabie et le Qatar. Les ouvriers étrangers qui construisent les stades pour la Coupe du monde en savent quelque chose. Il ne reste à ces monarchies que l’argument débile et mensonger de l’atteinte de la religion par des «mécréants et les chiites». La pseudodéfense de la religion est leur seul rempart contre les menaces qui pèsent sur leur pouvoir. En vérité ils se rendent compte que leurs koursis (trônes) sont menacés, incapables qu’ils sont de résister à la dynamique de l’aspiration des peuples. La mondialisation est un autre sujet de leur préoccupation car elle est un vecteur de propagation d’un mode de vie et de pensée aux antipodes de leurs archaïsmes. L’internet brise les murs de l’enfermement en facilitant les échanges avec l’extérieur. Leur litanie de la défense de la religion ne tient donc pas la route. Elle est même ridicule aux yeux des peuples arabes qui se rendent compte qu’ils sont plutôt humiliés par une interprétation rétrograde d’une religion au sein de laquelle jadis des savants de toutes disciplines ont fait la gloire de leur civilisation.
En résumé, on peut dire que les pays arabes sont à un tournant de l’Histoire. Ils ont connu les effets de l’Histoire en Andalousie face au capitalisme qui émergeait en Europe. Les déboires qu’ils ont connus par la suite chez eux sont les fruits amers de la décadence des pouvoirs et des structures sociales analysés d’une façon magistrale par Ibn Khaldoun. Ces pays sont à nouveau à un tournant de l’Histoire, ils sont pris en quelque sorte en sandwich entre une mondialisation aux mains de l’Occident et des monarchies qui se sont proclamées les gardiennes de l’islam selon leur vision des choses, évidemment.
Rappelons que ce même Occident s’est libéré du poids politique de ses églises qui jadis couronnaient rois et princes.
Mais cet Occident, défenseur de son indépendance vis-à-vis des églises, ne montre pas la même détermination avec des monarchies qui prétendent représenter les musulmans du monde entier.
Cet Occident appelle de ses vœux la réforme de l’islam réduisant ainsi les bouleversements dans le monde à une guerre entre le sunnisme et le chiisme. Par paresse intellectuelle ou bien par machiavélisme, il fait l’impasse sur les causes réelles pour ne pas gêner les monarchies. Pour continuer à siphonner le pétrole de la région. En dépit des catastrophes provoquées par leurs analyses «ethnico-religieuses» appliquées en Irak, Libye et Syrie, cet Occident persiste dans ses erreurs qui lui seront un jour fatales.
A. A. IN LSA

* On peut avoir ce genre d’informations dans la presse israélienne.