mercredi 23 mars 2016

Bureaucratie, quand tu nous tiens !

Youcef Merahi


A chaque fois que je me retrouve dans un couloir d’une administration, je me mets à flipper. Pourtant, Dieu sait que j’ai passé une bonne partie de ma vie dans ce temple de la bureaucratie. A ce stade, ça devient épidermique. Incroyable, j’ai l’impression de me retrouver dans le vide, sans parachute. Je n’ai rien contre l’administration, quand elle accomplit ses tâches avec humanité. Sauf que j’exècre la bureaucratie, sa suffisance, sa mesquinerie, sa
fausseté, son vampirisme et sa dureté. Je ne parle pas d’un autre pays, je parle du mien. Des efforts ont été consentis pour, justement, alléger les va-et-vient du citoyen d’une journée à une autre, d’un bureau à un autre, souvent d’un responsable à un autre. Je constate ces efforts sur le terrain ; sauf que je n’arrive pas à comprendre cette inflation de citoyens qui hantent les couloirs de l’administration. Où que j’aille, les espaces administratifs sont bondés de monde.
A la mairie. A l’hôpital. A la daïra. A la wilaya. Je me dis qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Je crois que, si l’accueil a été amélioré, la masse de documents pèse lourd sur le quotidien du contribuable. Sommes-nous réellement des contribuables ? Peut-on se dire comme tels ? Je reste sceptique, de mon côté.
Si je me rappelle bien, le 12S a été présenté comme la panacée aux différents actes de naissance demandés par-ci, par-là. Le 12, le 13, l’acte intégral, c’est à y perdre sa dardja. Comme tout le monde, j’ai couru vers ma mairie de résidence, déposé ma demande, attendu près d’un mois, fait une chaîne de plus de trente minutes pour disposer du fameux sésame qui allait me libérer, dans le futur, de maints documents de naissance. Soit ! Dans ma candeur, j’ai compris qu’une simple photocopie du 12S pouvait remplacer l’acte de naissance, quel que soit son numéro dans sa propre hiérarchie. Plus tard, une fois que le 12S pouvait être établi sur place, j’ai découvert que ce fameux papier – une fois le passeport biométrique établi – ne servait presque à rien. Ou ai-je la berlue administrative ? Enfin, je l’ai remisé au fond d’un porte-document. En attendant des jours bureaucratiques meilleurs ! Puisque pour se faire délivrer une carte grise, il faut inclure un acte de naissance et un certificat de résidence.
Enfin, à quoi sert donc la carte nationale d’identité, CNI dans le langage de la bureaucratie, nekwa pour le commun des Algériens ? Dans ma naïveté d’énarque «paumé du petit matin», je pensais qu’en présentant une photocopie de ma CNI (voir plus haut), je pouvais prouver mes date et lieu de naissance, ma résidence et ma nationalité. Eh ben, non ! La CNI ne sert pratiquement à rien. Le passeport peut être utilisé en ses lieu et place, y compris le permis de conduite. Enfin, pourquoi ne pas rêver d’un seul et unique document ? J’ai le droit de rêver, ya kho, de ma république. Et de mon administration. De plus, dans la CNI, il y a la taille du détenteur, les signes particuliers, deux signatures (celle de l’autorité et celle du citoyen), ainsi que l’empreinte digitale. Ouf ! Attendez un peu !
Pour un permis de construire, il faut présenter huit exemplaires des plans, de l’étude du génie civil, eh oui, huit imprimés à renseigner à la main, surtout pas de micro, etc. Depuis ce matin, j’essaie de recenser les services qui vont étudier ce dossier, je n’arrive pas à les trouver. Huit services autour d’un permis de construire, n’est-ce pas un peu exagéré ? Je pense que oui ! S’il y a une âme qui pourrait me les faire connaître, je lui offrirai un thé à mon café habituel. Un thé à la menthe ou un thé au gingembre ou un thé citron ou un thé au zaâtar, au choix !
Au moment où vous mettez vos guiboles dans un bureau de l’administration, un jour de visite s’il vous plaît, il faut bien être physionomiste ; il faut bien se faire une idée de l’humeur du fonctionnaire. Il se peut qu’il ait mal dormi. Il se peut qu’il n’ait pas eu le temps de siroter son café à emporter. Il se peut qu’il ait la gueule de bois. Il se peut que ta tronche ne lui revienne pas. Tout dépend ! Il faut donc y aller mollo, prendre une voix doucereuse, prendre un ton convaincant, surtout ne pas le fixer dans les yeux, sourire sans trop montrer les dents, faites gaffe de ne pas vous affaler sur la chaise du visiteur, attendez l’ordre du bureaucrate ; une fois toutes ces précautions prises, bien sûr après avoir poireauté dans une salle d’attente qui ne ressemble à rien, prêtez l’oreille et laissez l’oracle dire sa sentence : il manque tel papier, revenez la semaine prochaine, ce papier est mal renseigné, il faut confirmer telle chose, tel papier est périmé, etc. Dans ce cas, prenez-vous par le fond de votre froc et allez ruminer votre colère ailleurs. Pas dans le bureau de la bureaucratie ! Si par bonheur, vous vous entendez dire, pas de soucis, alors là tzaguet, les soucis vont te bouffer le crâne, si vous vous entendez dire, pas de problèmes, alors là therdet, les problèmes vont te squatter de jour comme de nuit, si vous vous entendez dire, laissez-moi votre numéro de mobile, ne le faites surtout pas, personne ne vous appellera, c’est juste une manière de vous offrir une sucette amère à sucer.
Après ce parcours du combattant, celui du service national est une partie de plaisir, vous demandez à voir le responsable, c’est simple, vous le verrez. Mais après avoir vu le chef de bureau, le chef de service et, s’il n’est pas en réunion, vous serez reçu dans l’antre du directeur. Ouf, ça y est ! Mon problème va être réglé. Tu te mets le doigt dans l’œil. Sentencieux, le grand chef, connaissant par cœur la réglementation, ce maquis impénétrable, récitera à vos oreilles incrédules, une série d’articles et une autre série d’alinéas, qui vous mettront au tapis, en deux temps trois mouvements. Que reste-t-il à faire ? C’est simple, il faut trouver celui qui connaît l’autre qui connaît untel qui connaît la nièce de l’autre qui connaît le boucher du dirlo qui connaît le policier du coin qui connaît le cousin de flen qui connaît l’autre flen qui, lui, connaît le dirlo. Une fois cette liste ingurgitée, un coup de téléphone – les recommandations écrites ne sont plus d’usage, le mobile est plus moderne – et, hop, par la grâce de la maârifa, vous sortez, heureux comme un Algérien libéré de la course aux papiers, avec dans la poche le fameux sésame. Bureaucratie, quand tu nous tiens !

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