mercredi 30 mars 2016

Crise pétrolière et transitions La rente, gangrène du corps politique et social

«Algérie, quelles transitions ?» Tel était le terme générique de la conférence organisée à Paris, mardi dernier, par l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), avec la participation de plusieurs intervenants, dont M. Smaïl Goumeziane, ancien ministre du Commerce. Il s'agissait d'essayer de comprendre comment l'Algérie, pays monoproductif, confronté à une baisse dramatique de ses recettes pétrolières, peut affronter cette transition vers la fin de l'Etat-providence.
Comme l'a souligné d'entrée le directeur adjoint de l'IRIS, Didier Billion, l'Algérie a sans doute échappé aux soubresauts et convulsions de ce qu'on a appelé hâtivement les «Printemps arabes», mais les alarmes demeurent quant à son avenir. En tout état de cause, il s'agissait pour les initiateurs de comprendre, donc de s'écouter, «sans céder aux a priori» qui sont souvent le lot des relations franco-algériennes.


M. Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre et président de l'association France-Algérie, a rebondi sur ce dernier point en évoquant le regard des médias français sur l'Algérie. Il a déploré ce «catastrophisme», prégnant depuis 1962, et illustré par le titre récent d'un quotidien sur «L'Algérie, une bombe à retardement».
En tant qu'homme politique, rompu aux subtilités de sa langue, M. Chevènement a l'art de suggérer des lectures moins optimistes de son discours et son franc-parler est connu depuis son fameux «Un ministre, ça ferme sa gueule, ou ça démissionne». Toutefois, on l'a senti un peu juste dans son costume de président d'une association d'amitié, tenue d'embrasser autant les dirigeants que leurs peuples. Aussi, a-t-il essayé en introduisant la conférence d'anticiper ce qui allait suivre par des propos moins pessimistes ou moins catastrophistes, sur le pays et sur ses dirigeants.
Jean-Pierre Chevènement n'a pas manqué de rappeler l'érosion significative de quelque 70% des recettes pétrolières, que les responsables algériens auraient anticipée. Au chapitre des mesures anti-crise, il a ainsi évoqué à l'actif de la transition l'adoption d'une nouvelle Constitution «à la majorité écrasante des deux Chambres» réunies en congrès, arrachant un large sourire à la parlementaire algérienne Chaffia Mentalechta.
La députée qui n'a été ni de la «majorité écrasante», ni de la «minorité laminée», ayant boycotté le «congrès»", a encore souri à l'évocation de l'officialisation de tamazight. Sans doute parce que, pour la même raison évoquée plus haut, M. Chevènement a évacué la question de l'article 51, au risque de fâcher les binationaux, très nombreux dans la salle.
Mais pour cet orateur, la cause était déjà entendue dès qu'il a invité à la réflexion sur l'identité algérienne, en citant l'exemple de son pays. «La France qui a un sérieux problème d'identité, a-t-il dit avec humour, puisque son nom est allemand, sa langue est latine et sa principale religion vient de Palestine». Puis, l'ancien ministre du gouvernement socialiste de Michel Rocard a regagné son siège dans la salle, pour partager avec le public, majoritairement algérien, des informations moins réjouissantes qui ont constitué l'essentiel de la conférence.

Le contre-exemple de la Corée du Sud
Intervenant dans la première table ronde consacrée à la fin de l'Etat-providence, l'ancien ministre algérien du Commerce a abordé la question de la protection sociale, paravent d'une fausse prospérité.
Il a rappelé que l'Algérie dépensait annuellement 50 milliards de dollars environ pour son système de protection sociale, soit 25% de son PIB. «Un système très généreux en apparence, mais qui ne concourt pas à l'instauration de la justice sociale, objectif théorique de l'Etat-providence».
Or, ces dépenses publiques en direction de la protection sociale sont permises uniquement par le niveau de la rente pétrolière, qui constitue 97% des ressources de l'Algérie.
Or, ce qui est en cause, au-delà de la dépendance vis-à-vis des recettes pétrolières, ce sont les «effets d'éviction», qui se sont développés à l'insu des autorités, a noté M. Goumeziane.
Il a cité, en premier lieu, le fait que les activités de la productivité nationale sont systématiquement et progressivement contrecarrées par les activités de production informelle. Le deuxième effet d'éviction est que le marché national est dominé par les importations, comme on peut le constater dans n'importe quelle supérette. Troisièmement, ce qu'on appelle les impôts productifs sont régulièrement contrecarrés par la fraude, l'évasion fiscale, le transfert invisible de capitaux. Quatrième effet : les ayants droit à la protection sociale, salariés d'entreprises publiques et privées, sont évincés par une série de passe-droits et de clientèle.
Ce qui fait que celui qui attendait depuis dix ans son logement social se voit évincer par quelqu'un qui prend l'appartement qui lui était destiné, selon des règles de copinage. «Ces effets limitent évidemment très drastiquement les résultats escomptés par le volume de la manne financière, investie dans la protection sociale.
Plus globalement, le système rentier qui s'est mis en place est un système qui est, de manière chronique, incapable de générer le développement, sans compter qu'il a gangréné le corps politique et social, dans toutes ses composantes», a noté M. Goumeziane.
Car, c'est en fin de compte la logique de l'informel qui s'est imposée au détriment de la logique de régulation de l'État et du marché. Il ne s'agit pas tant de s'inquiéter de la fin de l'Etat-providence, que de sa relation perverse avec le système rentier, alimenté par les hydrocarbures.
Il a relevé que la Norvège est aussi un pays pétrolier, mais à économie productive, avec le souci de ne pas épuiser les ressources naturelles du pays et de les laisser aux futures générations.
Se défendant d'être pessimiste, l'ancien ministre du Commerce a encore eu recours à la comparaison, avec la Corée du Sud cette fois-ci.
En 1962, a-t-il dit, nous étions plus riches ou moins pauvres que la Corée du Sud, aujourd'hui la Corée du Sud est à la 12e ou 14e place en termes de développement humain, et l'Algérie est à la 83e ou 84e place. Quand on regarde plus précisément l'évolution de la richesse nationale depuis 25 ans, on constate que le produit intérieur brut de l'Algérie a connu une évolution de 30% sur un quart de siècle.
Ceci, avec les immenses ressources pétrolières et gazières dont nous disposons. Pour la même période, la Corée du Sud a multiplié son PIB par dix. «Ce n'est pas moi qui suis pessimiste, c'est la réalité.
J'aurais aimé que mon pays possède le même niveau de développement que la Corée du Sud qui ne possède pas une goutte de pétrole», a conclu M. Goumeziane, même si «comparaison n'est pas raison», comme il l'a signifié. Toujours est-il que les appréciations et analyses, qui ont suivi celle de M. Goumeziane, ont pu paraître moins pessimistes, ou moins sombres, notamment en matière économique.
Cependant, le volet politique de la conférence, marqué aussi par des interventions de qualité, n'a pas beaucoup contribué à ébranler les certitudes sur la gravité de la crise.
Les succès apparents d'une diplomatie qui peine à se hisser à la hauteur des enjeux et du poids politique de l'Algérie, comme l'a souligné un intervenant, ne doivent pas laisser croire qu'il y a une résilience algérienne à la crise.
Ceci tant que l'Algérie ne se lancera pas dans les vraies réformes, politique et économique, qu'impose la gravité de la crise.

LSA